mercredi 15 novembre 2017

Quelques réflexions sur la marche

La marche est une des activités humaines les plus basiques et les plus partagées. Dès notre plus jeune âge et à partir du moment où nous sommes capables de nous déplacer, la marche remplace tout autre mode de locomotion non véhiculé et fait donc partie intégrante de nous. Les façons de marcher en revanche divergent, et on pourrait presque dire qu’il y en a autant que de personnes, puisque nous construisons tous des « patterns » reconnaissables de loin.

La marche dans les arts martiaux est aussi un sujet crucial et de nombreux arts « internes » se penchent sur la question. Dans les arts chinois on pensera immédiatement au Bagua, connu pour ses marches en cercle interminables autour d’un arbre, mais des arts comme le Tai Chi se penchent aussi clairement sur la question, et les exercices de marche au ralenti sont monnaie courante. En Systema, dans le récent stage auquel j’ai participé, nous avons également effectue de nombreux exercices de marche, rapides et lents, sans consignes particulières en ce qui concerne le mouvement si ce n’est de ressentir ce qu’il se passait et de coordonner la marche à la respiration. Quant à l’Aunkai tous les pratiquants le savent, on apprend à « se tenir debout, marcher, s’asseoir ». Pourquoi la marche est-elle essentielle ? Tout simplement parce qu’il faut être capable de déplacer sa structure de façon optimale lors d’un affrontement comme dans la vie.

Différentes façons de marcher

Il existe de nombreuses façons de marcher, comme je l’ai dit auparavant. En revanche la plupart des gens suivent un pattern plus ou moins similaire : le pied d’appui pousse dans le sol, ce qui a pour effet de monter le centre de gravité, l’autre pied reçoit, en général par le talon (a fortiori en chaussures) et déroule jusqu’à la pointe du pied avant de recommencer. En parallèle, la colonne vertébrale se vrille, le bras droit et la jambe gauche avançant en même temps, et réciproquement, ce qui amène a un raccourcissement d’une ligne myofasciale latérale à chaque pas en alternance.

La marche arrière diffère notablement, parce que jusqu’à preuve du contraire nos chevilles, genoux et hanches ne sont pas des articulations symétriques. Ce qui a pour effet qu’il est difficile de pousser dans le sol en marche arrière. La hanche retire la jambe, le centre de gravité reste sur la même ligne. Si on pousse le même individu lorsqu’il marche vers l’avant ou vers l’arrière, on s’aperçoit que son équilibre est nettement plus précaire en marche avant qu’en marche arrière. Ce qui explique notamment pourquoi je marche vers l’avant comme si je marchais vers l’arrière, entre autres bizarreries que j’expliciterai plus bas.

En schématisant, une marche habituelle ressemble à ça :





J’ajouterai que des individus plus jeunes auront tendance à avoir un centre de gravité qui monte et descend à chaque pas, alors que des individus plus âgés dont les hanches sont moins puissantes auront tendance à transmettre leur poids latéralement d’une jambe à l’autre de façon plus visible.

Depuis plusieurs années, on me demande régulièrement si je boite. Question que j’ai toujours trouvée bizarre... jusqu’à cette semaine. Entendons-nous bien, je ne boite pas. Quand on boite, on met en général plus de pression sur un pied que l’autre pour compenser une douleur ou une longueur de jambe différente. Ca a pour effet de clairement modifier la hauteur du centre de gravité et souvent d’encourager une vrille du haut du corps. Or, je garde mon centre de gravité au même niveau autant que possible, et je garde la « box » (intérieur des épaules/intérieur des hanches) intacte, donc je ne vrille pas le torse. Pourquoi donc ce commentaire récurrent ? Parce que mon « pattern » ne correspond pas à une marche habituelle et qu’il surprend suffisamment pour qu’on se demande si j’ai un problème. J’en ai discuté avec quelques personnes qui m’ont confirmé qu’elles avaient noté que mon pattern était différent, mais surtout parce que je me déplace de façon droite/raide/rigide. En fait comme une planche de bois qui fait une translation horizontale.

Comment est-ce que je marche ?

J’utilise en réalité plusieurs patterns différents, selon mes recherches du moment, et je considère la marche comme un entrainement comme un autre, facilement accessible, et possible à tout moment de la journée. Quel que soit le pattern utilise, je cherche à :
- maintenir le niveau du centre de gravite
- ne pas pousser dans le sol et limiter l’engagement des jambes dans le mouvement
- maintenir la « box »
- ne pas lutter contre la gravité

Apres cette conversation en début de semaine, j’ai observé les gens dans la rue et essayer de marcher comme eux pour sentir la différence. La majeure différence ressentie venant en l’occurrence des jambes, beaucoup plus engagées dans le mouvement. J’ai immédiatement perdu en vitesse tout en sentant un effort physique nettement plus important.

Actuellement je me déplace de deux façons :

1.     En partant du pelvis

La gravite est une force universelle contre laquelle nous sommes bien peu de choses. Au lieu d’aller à son encontre à chaque pas, mes déplacements l’utilisent donc. Concrètement ça veut dire que je me déplace en « tombant » d’un pas sur l’autre et que mes jambes me récupèrent. Mon pelvis me « tire » vers l’avant et vers le bas




2.     En partant du menton

Au lieu de partir du pelvis en tombant à chaque pas, l’idée est cette fois d’être tiré par le menton, à l’horizontale, ce qui enlève également la charge dans les jambes. Sans que la tête soit physiquement tirée vers l'avant évidemment pour éviter qu'elle perde son alignement avec le reste du corps.






Les deux méthodes présentent des intérêts différents, et il est intéressant de les explorer également dans des exercices comme « Walking Maho »

mardi 14 novembre 2017

Ne Waza

Le Ne Waza ou travail au sol n’a jamais été une force du Nihon Tai Jitsu et si cet aspect n’est pas totalement absent de l’enseignement il est clair que ce n’est pas et n’a jamais été un point stratégique de l’école. J’estime personnellement ce travail à moins de 10% de l’enseignement total, mais il reste cependant important pour plusieurs raisons.

Le Ne Waza en Nihon Tai Jitsu

Le Nihon Tai Jitsu est pensé comme une méthode de self défense. De ce fait, il ne peut se permettre de faire l’impasse sur aucun domaine du combat, mais il ne peut également considérer le combat comme un affrontement a un contre un, sans armes. Et lorsque l’on fait face à de multiples opposants et/ou à des armes il est clair que le sol n’est pas notre meilleur ami. Mais ne pas souhaiter y aller ne veut pas dire que cela n’arrivera pas. Nous pouvons tous glisser, perdre l’équilibre, être amenés au sol, ou tout simplement être déjà au sol au moment de l’agression (les agressions sur la plage sont rares mais pas impossibles), et il faudra bien faire avec la situation proposée. Pour cette raison, la stratégie au sol du Nihon Tai Jitsu est… de ne pas y rester ! Faire le boulot rapidement et trouver un moyen de se relever.

Cette stratégie a nécessairement un impact sur la pédagogie, puisque les situations travaillées sont donc des défenses contre des attaques au sol, et non pas du combat comme on le pratiquerait en BJJ ou Sambo pour citer les deux spécialistes du sol les plus connus. Pour la même raison on évitera sans doute les contrôles au sol qui demandent de s’emmêler les membres dans ceux du partenaire. Si ces contrôles sont très efficaces et o combien intéressants ils ont une fâcheuse tendance à nous bloquer dans la situation. Pas optimal lorsque notre opposant a des copains.




Il y a plus que ça à comprendre dans le travail au sol

Il y a plus en Ne Waza, beaucoup plus. Le sol peut nous enseigner des leçons essentielles pour notre pratique debout, et notamment en ce qui concerne la respiration et la qualité du mouvement.

La respiration d’abord parce que lorsque l’on combat au sol, gérer le poids d’un opposant sur notre corps a un impact immédiat sur notre capacité à respirer. C’est d’autant plus vrai si on commence à forcer pour le repousser et qu’on arrête de respirer par la même occasion. Un des enseignements du sol est tout simplement d’apprendre à garder notre respiration fluide et naturelle malgré la pression. Le sol est remarquable de ce point de vue parce qu’il suffit d’une minute pour être à bout de souffle, et il est impossible de continuer à se pouiller pendant 10-20 minutes sans s’autoréguler. C’est une des raisons pour lesquelles quand nous pratiquons le Ne Waza dans mon dojo, les « combats » peuvent durer longtemps, pour que chacun trouve en lui les ressources pour continuer sans s’épuiser.


Une fois la respiration sous contrôle, il devient possible à nouveau de bouger de façon naturelle et déliée. Respirez normalement et vous serez moins tentes de forcer et de repousser votre adversaire avec vos gros muscles, mais au contraire vous pourrez bouger et créer de l’espace. C’est aussi rendu possible par un changement d’état d’esprit et le fait de voir le Ne Waza comme un nouveau terrain pour explorer notre potentiel de mouvement sans chercher à gagner. Gagner est souvent un des principaux freins à la progression dans la pratique. On gagne, notre ego est satisfait, c’est bien… mais qu’avons-nous appris ? Que gagner est agréable, certes… Il est en revanche utile de chercher à ne pas perdre, dans le sens de ne pas laisser tomber complètement ses défenses, renforcer notre mental, comprendre nos faiblesses et ne pas laisser notre adversaire les saisir. Mais gagner est un sujet vraiment à part. Le but de l’entrainement est de s’entrainer, ni plus ni moins. Gagner ne nous fait pas progresser, ça nous rend juste contents de nous. Découvrir de nouvelles situations et explorer différentes possibilités apporte à mon avis beaucoup plus. Bien sûr, nous devons être capables de repérer les opportunités et les convertir a notre avantage, mais cela fait de la victoire une conséquence, pas un objectif.

Apprendre à bouger et respirer naturellement n’est pas juste utile au sol, mais évidemment tout aussi important debout. Il me semble en revanche que nos défauts sont plus visibles au sol qu’ils ne le sont debout, ce qui rend ces éléments plus faciles à travailler dans cette situation.

La façon dont je pratique le sol avec mes élèves est évidemment profondément différente de celle proposée en BJJ ou en Sambo, et il me semble évident que prendre un spécialiste sur son terrain est une mauvaise idée. Mais encore une fois, l’idée n’est pas ici de devenir des grapplers de haut niveau, mais de comprendre comment nous pouvons gérer ces situations et comment nous pouvons bouger librement en respectant les mêmes principes que nous utilisons debout, et donc comment nous pouvons finalement nous retrouver dans une position plus confortable pour finir le combat.

lundi 6 novembre 2017

Stage de Systema avec Vali Majd

Ce week-end avait lieu à Hong Kong un stage de Systema avec Vali Majd, élève de Vladimir Vasiliev et fondateur du Roots Dojo. Mon expérience en Systema se résumant à quelques très courtes introductions avec différentes personnes, je partais clairement de zéro et j’étais curieux de voir ce que donnerait un stage plus long, a fortiori avec un enseignant dont Filip m’avait dit beaucoup de bien.

Et si je n’ai pu participer qu’aux cours du samedi et dimanche, je n’ai pas été déçu par le travail proposé et ce à plusieurs niveaux.

Vali a mis en place un système pédagogique qu’il résume en un graphique et dont les différentes parties sont interconnectées. Sachant que je travaille moi-même en ce moment à construire un graphique similaire pour mes élèves et les gens qui me suivent en stage j’ai été ravi de constater que je n’étais pas le seul à essayer de schématiser mon enseignement, et aussi de constater qu’un certain nombre d’éléments se retrouvent dans nos schémas, même si classifiés différemment, chose inévitable puisque nous avons des pratiques différentes avec des approches différentes.

Pour résumer le schéma, il contient les éléments suivants :

L’OS (système d’exploitation)

L’OS est installé chez le pratiquant durant les 3-6 premiers mois de pratique et aura une influence sur tout le reste. Ses éléments clés sont la respiration, le relâchement, le mouvement et la forme (qu’on appelle structure en Aunkai).

Santé & Fitness

La pratique demande d’être un minimum en bonne santé et en bonne forme physique.

Physiologie

Le pratiquant doit comprendre sa physiologie et notamment quand il passe dans le rouge ou au contraire dans un mode léthargique.

Compétences (Skills)

Il s’agit-là de compétences techniques de base : savoir frapper, faire une clé ou encore amener au sol.

Attributs
Ici on parle d’attributs mentaux : le courage, la patience, la persévérance, etc.

Points de référence

Un autre élément intéressant puisqu’il contient notamment les préjuges que l’on peut avoir : combien de pompes je peux faire, combien de squats, combien d’heures d’entrainement, qu’est-ce que la douleur, etc. Il est important de savoir reconnaitre ces points et quand ils peuvent être dépassés.


Au cours de la première journée nous sommes revenus régulièrement sur ce schéma, moins la deuxième qui a été plus axée sur la douleur (faire mal par différents moyens, l’accepter par la respiration et probablement aussi par un travail sur les points de référence).

En parlant de points de référence, un premier élément que j’ai trouvé intéressant était le format du stage avec des sessions de 6h sans pause. Sans monter terriblement dans les tours le premier jour nous avons fait plus de 120 squats, un bon nombre de pompes et d’autres exercices assez physiques. Je ne suis pas franchement sous entrainé et je n’ai pas particulièrement souffert à ce niveau-là mais 6h sans pause, sans boire ou presque a de fait un impact sur l’organisme (et on revient donc sur la question de la physiologie). Le deuxième jour j’ai d’ailleurs senti que je perdais parfois ma lucidité et le fait que la session soit de 11h à 17h a évidemment joué puisque je ne suis pas habitué à sauter le déjeuner et que la fatigue du jour précédent était là. Le premier jour de 14 à 20h était de fait plus facile. Mais malgre tout c’est passé suffisamment facilement pour que je donne 2h de cours d’Aunkai dans la foulee, apres un encas évidemment. Tout le monde a d’ailleurs passé le cap sans souci.

Le programme lui-meme était particulierement vaste et je serais bien embêté pour faire un retour exhaustif. Si le thème principal du stage était la gestion de la violence, en vrac nous avons traité tous les thèmes ci-dessus avec du travail au sol, au couteau, de frappes, des exercices physiques, de cles et de pressions sur les nerfs, de mouvement debout et au sol avec multiples partenaires, des exercices de confiance, des applications liées au monde de la securite, de la gestion de situation d’asphyxie, de la gestion de combat contre une foule, et bien d’autres que j’oublie.

C’était dense, vraiment, et relativement intense. J’ai un peu mal suite à une frappe dans le dos un peu trop poussée lors de l’exercice dans la foule, mais j’ai passé un excellent moment, et sentir mon corps un peu endolori me rappelle que je suis bien vivant et c’est toujours appréciable. Merci à Vali pour cet excellent stage, j’espère avoir l’occasion de pratiquer à nouveau sous sa direction.



 

jeudi 2 novembre 2017

Atelier Aunkai avec Robert John

Dimanche nous avons reçu Rob au dojo pendant quelques heures, l’occasion de développer un peu plus Aunkai à Hong Kong avec les personnes intéressées, et d’approfondir un peu plus encore en ce qui me concerne. Nous étions 13 pour cette session ce qui est je crois le plus grand nombre de personnes que j’ai réussi à faire venir en stage depuis la création du dojo.

La pratique d’Aunkai a un cote austère et peut sembler inaccessible, car si les résultats sont très visibles chez les enseignants le chemin à parcourir pour y arriver est long et ardu. C’est là que la pédagogie de Rob rentre en jeu.

Rob est un pratiquant que j’apprécie particulièrement pour sa capacité à disséquer chaque fait et geste d’Akuzawa sensei et à analyser les conséquences de ces différents éléments sur sa façon de se tenir et de bouger. J’apprécie aussi fortement sa capacité à présenter des exercices stupides (dans le sens où ils sont volontairement simplifiés) pour permettre à chacun de ressentir immédiatement le trajet des forces dans le corps, et ce même si le conditionnement physique n’est pas encore initie. C’est ce ressenti qui dictera par la suite le travail des tanren et lui donnera donc une direction claire.

Sans revenir précisément sur les exercices, Rob nous a fait travailler un certain nombre de points clés pendant ces trois heures : l’axe, l’ouverture de la poitrine, laisser tomber les hanches, utiliser l’intérieur de la main pour n’en citer que quelques-uns. J’ai été d’une part rassure de voir qu’il n’y avait pas d’incompatibilité dans ce que nous démontrons, et intéressé par les exercices proposés qui sont encore une étape avant ceux que je propose, offrant ainsi plus de progressivité.

Un bon moment vraiment, qui m’a permis d’affiner encore un peu ma compréhension. Je conclurai sur une citation de Hugh qui résume bien la séance :

« Aunkai n’est facile ni physiquement ni mentalement. Cela demande au nouveau pratiquant de voir ce qu’il ne voit pas, faire ce qu’il n’a jamais fait, sentir ce qu’il ne peut sentir et comprendre des idées qui semblent au mieux nébuleuses au départ. Robert John introduit les concepts de base d’Aunkai d’une façon qui permet au débutant de sentir immédiatement les bénéfices de la discipline et de développer sa conscience des apports que la pratique et la contemplation amènent ».




 

mardi 17 octobre 2017

Aunkai en Nouvelle Zélande

La Nouvelle Zélande n’est pas juste un pays aux paysages magnifiques, terre des fameux All Blacks et du Seigneur des Anneaux. C’est aussi un territoire qui malgré une population peu nombreuse a deux groupes de travail d’Aunkai, et pas des moindres. Les groupes sont en effet diriges par deux pratiquants émérites dont je ne saurais trop vanter les qualités, Filip Maric à Auckland et Liam O’Donogue à Christchurch.

Profitant de quelques jours de vacances dans la région, nous avons décidé d’organiser un stage d’Aunkai dans chacun des deux groupes, histoire de passer un peu de temps ensemble à pratiquer. Le temps était relativement court, 3h pour Auckland, 2h pour Christchurch et il est bien évidemment difficile de creuser tous les sujets en peu de temps, il a donc fallu faire des choix. Pour les deux sessions, j’ai donc choisi d’explorer différents attributs corporels que l’Aunkai développe : un corps stable, lourd, connecté, mais aussi mobile. La mobilité dans ce cas précis étant surtout une capacité à bouger les différentes parties du corps indépendamment afin de réorganiser le corps autour du point de contact. Ces attributs pouvant être utilises séparément ou combines selon les besoin.

Je ne rentrerai pas dans le détail des exercices pratiques ici, en revanche certains sont visibles dans la vidéo ci-dessous ainsi que sur certaines vidéos partagées sur la page Facebook du Seishin Tanren Dojo.

lundi 18 septembre 2017

La densité dans la pratique

Il y a un an j’avais évoqué les recherches que j’avais en cours, et notamment l’augmentation de densité qui en avait résulté, et les liens que je percevais entre la densité / le poids perçu et l’utilisation du sternum, element cle de l’alignement du corps et donc de la transmission de poids. Un an plus tard, ma perception du sujet est un peu plus complexe.

La densité, pour quoi faire ?

C’est la première question que l’on devrait se poser à chaque étape de la pratique : pourquoi ? Chaque exercice proposé a une utilité et les attributs physiques développés sont faits pour nous amener à bouger d’une certaine façon et à créer une certaine qualité de contact. La densité est une des possibilités, mais elle n’est évidemment pas la seule.

La densité se traduit tout d’abord par une sensation de poids, qui semble plus important que le poids réel. Quiconque a touché Akuzawa sensei sait par exemple à quel point le poids qu’il transmet est incomparablement plus élevé que les 60 kgs annoncés. Ce qui le rend difficile à bouger d’une part, mais qui surtout lui donne un avantage considérable des qu’il utilise la force de la gravité pour littéralement poser ce poids sur nous. Bien loin d’un travail en force contre force, cette approche permet de créer un type de force inhabituel, sans tension.

Au contact, dans un format de type grappling, que nous soyons debout ou au sol, cette densité est un avantage certain. Mais elle ne l’est pas moins dans un travail de frappe puisqu’un corps dense permettra de réaliser des frappes lourdes et dévastatrices, mais aussi de les absorber sans dommages. C’est aussi une qualité que je pense relativement facile à développer, si tant est que l’on utilise les bons outils. Je reste également convaincu que le travail du « plein » dont la densité fait partie pardonne plus les erreurs que le travail « vide », ce qui présente un avantage dans un grand nombre de situations.

 
"Heavy Body" (corps lourd)
©martialbody.com



Comment la travailler ?

Il existe de nombreux exercices ayant pour effet d’augmenter la densité et je ne rentrerai pas dans le détail de chacun d’eux. En revanche il me semble que tous se structurent autour de deux éléments principaux : l’alignement correct du corps et le relâchement des articulations.

La notion d’alignement est celle que j’avais évoquée dans mon premier article sur la notion de densité, notamment à travers l’utilisation du Kyokutsu (le sternum) que je pense toujours jouer un rôle central dans l’alignement correct du haut du corps dû à ses connections avec le menton, les lombaires ou encore les coudes, et donc dans la transmission de poids. Qu’il s’agisse de transmettre la force de la gravité dans le corps du partenaire ou de laisser une force reçue « couler » à travers le corps vers le sol, la maitrise du sternum est un élément indispensable et contribuera à donner cette impression de solidité.

La densité : l’alpha et l’oméga ?

Avec tous ces avantages, est-il nécessaire d’aller voir ailleurs ou la densité peut-elle être considérée comme une sorte de panacée martiale ? C’est évidemment subjectif, mais je ne crois pas à titre personnel que la densité soit suffisante même si elle est évidemment utile. Mon avis est qu’il s’agit plus d’un pied dans la porte, d’un prérequis pour passer à un travail plus complexe.

La recherche d’un travail dense présente en effet à mon avis quelques limites, notamment le fait qu’une pratique dense et stable est liée a une opposition de structure. Pas un problème dès lors que ma structure est supérieure, mais ça peut être problématique dans le cas contraire. Un autre élément limitant est que c’est un travail qui a tendance à chercher une certaine forme d’ancrage, ou du moins d’utilisation du sol, ce qui peut rendre relativement statique. C’est quelque chose de relativement acceptable dans un travail à mains nues (avec la encore des limites), un peu moins dans un travail à l’arme blanche a moins d’avoir suffisamment développé la « chemise de fer » pour arrêter les lames. Si vous en êtes la, force est de m’incliner.

Etre capable de passer d’un corps lourd et dense à un corps léger et agile, capable de se déplacer rapidement ou encore de rediriger les forces sans utilisation du sol est pour moi un compromis plus intéressant, et je pense plus proche de ce qui est proposé en Aunkai. Si la stabilité était très présente dans l’enseignement il y a quelques années, il n’est pas rare aujourd’hui de voir sensei passer d’un état stable a un état instable, ou réciproquement.

En termes d’entrainement, une fois la densité acquise, cela demande donc de remettre les choses à plat et de rendre le corps plus aérien. La lourdeur dans les pieds disparait et ceux-ci deviennent complètement libres. Le haut du corps ne « casse » pas nécessairement pour autant et il est possible (je dirais même souhaitable a ce stage de ma réflexion) de garder la stabilité de la « box ». Le haut du corps repose sur le pelvis, qui lui-même « flotte ». D’une certaine façon les jambes sont enlevées de l’équation.

Le premier intérêt se trouve dans les déplacements. Plus léger, il devient facile de se déplacer rapidement puisque le poids n’est plus dans les pieds. Et être plus rapide est évidemment un avantage puisqu’il permet de toucher son adversaire ou d’éviter son attaque plus facilement.

Le deuxième intérêt réside dans la qualité du contact. Lorsque l’on est stable, et ce même avec un corps lourd et détendu, le contact donné peut avoir tendance à stabiliser l’adversaire. Cela ne veut pas dire qu’il pourra nous arrêter pour autant mais cela peut avoir un impact sur l’effet obtenu. Si l’on prend un exercice simple comme Age Te par exemple, un corps stable et dense permettra sans trop de difficulté de lever les mains. Uke sera déstructure bien qu’il sente la force passer dans son corps. Pour Tori l’effet ressenti peut être comparé à une force épaisse, compacte qui enveloppe les lignes myofasciales. Au contraire, en libérant les jambes et les pieds, et en faisant se reposer le haut du corps sur le pelvis, il est plus difficile (en tout cas pour moi) de sentir cette force compacte, alors qu’il devient naturel de libérer les bras et de les faire bouger librement, dissocies des jambes. La force transmise à Uke est alors plus difficile à percevoir.

une modélisation où le haut du corps repose sur le pelvis


La vidéo ci-dessous proposée par Thong, le fondateur de Kaizen Tao exprime parfaitement cette idée. L’exercice est plus difficile qu’il n’y parait (ou alors mon Waff est plus réactif que son coussin…) mais il apparait tout de suite évident en se tenant debout sur un objet aussi instable que la force devra être absorbée différemment et que la pratique dense et stable ne résout pas tous les problèmes. On me répondra qu’il est rare de devoir de se défendre sur un trampoline, et je serai bien en mal de répondre à ça, mais en y mettant un peu moins de mauvaise foi on s’accordera sur le fait que le sol n’est pas toujours aussi plat, ferme et stable que celui de nos lieux d’entrainement et qu’il y a peut-être quelque chose à creuser de ce point de vue.

mercredi 6 septembre 2017

Savoir sortir de sa zone de confort

Quand on débute un art martial, quel qu’il soit, les premiers pas sont en général difficiles. Nous devons nous habituer à une nouvelle façon de nous mouvoir et synchroniser notre corps de manière à reproduire plus ou moins correctement les techniques proposées. Et au fur et à mesure que l’on apprend à se mouvoir correctement et a réaliser les techniques avec plus de facilité, les exercices proposés deviennent de plus en plus complexes, rendant l’apprentissage sans fin. Du moins en théorie car très souvent lorsque l’on parle d’exercices plus complexes, il s’agit en réalité de réaliser des enchainements plus alambiqués les uns que les autres, alors que j’aurais tendance à croire qu’ils devraient être visuellement plus simples, mais corporellement plus difficiles.

Je veux croire que la pratique est une continuelle remise en question et une exploration la plus rigoureuse possible du mouvement. Pourtant, il suffit de regarder autour de nous pour voir nombre d’experts dont la pratique n’est en réalité pas vraiment plus avancée qu’elle ne l’était 10-20 ans auparavant. Arrivé à un certain niveau, alors que les techniques sont acquises, du moins dans leur forme extérieure, il est facile de se reposer sur ses acquis et de ne pas chercher plus profondément. Car chercher est un exercice qui peut être douloureux et frustrant.

Remettre en question sur sa pratique peut se faire de nombreuses façons, et la plus évidente est d’aller chercher dans notre propre école les réponses à nos questions. C’est évidemment mon premier choix et je prends un malin plaisir à changer ma pratique tous les trois jours, au gré de mes nouvelles idées. Si cela peut être difficile à suivre pour mes élèves, il me semble pourtant sain de ne pas se satisfaire de son niveau actuel. Je me souviens d’ailleurs d’Akuzawa sensei me disant lors de l’un de mes nombreux séjours à Tokyo « le jour où on est satisfait de son niveau, c’est fini ». La satisfaction, si elle est naturelle quand on arrive à sentir un mouvement correctement, peut devenir problématique des lors qu’elle prend le pas sur l’envie d’aller plus loin. Bien sûr il n’est pas question non plus de faire la gueule à chaque entrainement parce que ça n’est jamais assez bien, être exigeant envers soi-même ne signifie pas non s’infliger une torture mentale insoutenable au point de renoncer face à la difficulté des objectifs que nous avons nous-même fixés.

Dans ma pratique, qu’il s’agisse d’Aunkai ou de Nihon Tai Jitsu, cela implique un retour incessant aux bases et d’accepter les retours de mes partenaires, qu’ils soient ou non verbalisés. Cela implique aussi d’essayer des choses sur mes élèves, et de parfois passer pour une tanche parce que ça ne marche pas comme je l’aurais pensé. Evidemment je ne le fais pas sur n’importe qui au dojo, et pas systématiquement. S’il est nécessaire d’avoir des retours sur ma pratique, il n’est pas nécessaire de rendre les débutants confus sur ce qu’ils doivent pratiquer.

Une autre façon de se remettre en question et d’explorer son corps en profondeur consiste à revenir à l’état de débutant, en pratiquant autre chose. Car si nous avons appris à nous mouvoir d’une certaine façon au fil des années, réussir à pratiquer une autre discipline en respectant sa façon spécifique de se mouvoir est un défi. Alors qu’il serait facile de croire que  nous avons maintenant une grande maitrise de notre corps puisque nous arrivons à bouger naturellement en exécutant nos techniques habituelles, il s’avère qu’il est beaucoup plus difficile de reproduire quelque chose qui utilise des principes différents. Et pourtant si nous maitrisions vraiment notre corps, nous devrions pourtant pouvoir passer de l’un à l’autre sans difficulté aucune.

C’est pour cela que j’apprécie de me confronter à des pratiques que je juge de qualité, et de préférence sur plus d’un cours. C’est typiquement le cas avec le Kishinkai dont la légèreté et l’absence de contraintes me sortent complètement de ma zone de confort, au point de me poser parfois des questions sur mes capacités motrices. C’est aussi le cas avec le Shorinji Kempo, style plus dur et dont la façon de bouger, très spécifique, s’éloigne clairement de ma pratique habituelle. Si je n’ai pas dans l’idée de « piquer des choses » au Shorinji Kempo, je suis convaincu que cette expérience pourra enrichir la compréhension que j’ai de mon propre corps.